Auteur
Erik Reinert
1949- ( ͡° ͜ʖ ͡°) · Norvège
1 livre · 1 citation
Livres
1Citations
1Les colonies et la pauvreté
« Qu'on interdise à tous les Noirs de tisser le lin ou la laine, de filer ou de peigner la laine, ou encore de travailler dans la sidérurgie ou la métallurgie, que ce soit pour fondre le métal ou pour le transformer en différentes sortes de barres métalliques ; qu'on leur interdise aussi de fabriquer des chapeaux, des bas, ou des cuirs de toutes sortes... Car, s'ils établissent des manufactures et que le gouvernement se trouve ensuite dans la nécessité de stopper leur progrès ne nous devons pas nous attendre à ce que cela se passe aussi facilement qu'aujourd'hui. »
Joshua Gee, Considérations sur le commerce et la navigation de la Grande-Bretagne, 1729.Bien qu'elle puisse déranger, la citation ci-dessus est le triste reflet de plusieurs centaines d'années de politique économique. Pas n'importe quelle politique économique, toutefois, mais la politique suivie par l'Europe lors de son essor économique au début de la période moderne. Dans la perspective actuelle, elle nous semble néanmoins choquante, en particulier à cause de sa franchise puisqu'elle admet très ouvertement que le but de la politique est de cantonner les colonies à un rôle de simples fournisseurs de matières premières. Traditionnellement, on a toujours vigoureusement interdit aux colonies de développer une industrie manufacturière, afin de les concentrer sur la fourniture de matières premières, mais bien que cet état de fait soit devenu politiquement incorrect, il ne fait aucun doute qu'il perdure dans la pratique.
Dans le chapitre précédent, nous avons soutenu avec Werner Sombart que l'industrialisation est au cœur du capitalisme et que, par conséquent, le fait d'interdire aux colonies de s'industrialiser revenait à les condamner à la pauvreté. Dans cette partie du livre, nous allons voir comment la désindustrialisation peut conduire à l'inverse du développement, c'est-à-dire à la régression et à la primitivisation économique.
Un des mécanismes contribuant à cela est l'effet Vanek-Reinert, qui amène les secteurs économiques les plus avancés des nations commerçantes les moins avancées à être les premières victimes du libre-échange immédiat. Quand les cercles vertueux basés sur les rendements croissants s'inversent, la périphérie du monde fait l'expérience d'une série d'événements impliquant désindustrialisation, désagriculturisation et dépeuplement, des mécanismes qu'on peut aujourd'hui observer du sud du Mexique jusqu'à la Moldavie. L'émigration vers les régions du monde contrôlées par les activités à rendements croissants apparaît alors comme la seule option de survie.
À l'époque de Joshua Gee, les écrivains économiques recevaient aussi des conseils sur l'attitude à adopter si les habitants des colonies se mettaient à soupçonner le lien entre l'interdiction de développer leur industrie et leur propre pauvreté. La solution était de semer la confusion en les autorisant à exporter librement des produits agricoles :
« Parce que ceux qui travaillent dans les plantations sont tentés par un marché libre pour assurer leur expansion partout en Europe, et que tous vont s'y atteler afin de répondre à la prodigieuse demande de ce libre-échange extensif, détournant ainsi leurs esprits des manufactures qui sont la seule chose sur laquelle notre intérêt peut se heurter aux leurs. »
Mathew Decker, Essai sur les causes du déclin du commerce étranger de la Grande-Bretagne, 1744.Le parallèle avec la situation actuelle est frappant. Les pays en développement désindustrialisés, attirés par la libre exportation de produits agricoles vers l'Union européenne et les États-Unis, oublient ainsi leur désir d'industrialisation. Pourtant, jamais un pays n'est devenu riche en exportant des produits alimentaires sans disposer également d'un secteur industriel.
Erik Reinert, Comment les pays riches sont devenus riches, pourquoi les pays pauvres restent pauvres (2007).